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La Petite Gazette Généalogique

 

 

Quand les fermiers d’Ytrac virent arriver le soldat allemand d’un pas décidé à la barrière de la ferme, ils ressentirent une légitime contrariété.

   - Ca y est, pensèrent-ils. Il nous apporte un ordre de réquisition pour du fourrage ou du bétail !

L’Allemand poussa d’un geste la barrière et marcha jusqu’à la porte de la salle commune sans prendre garde au chien qui aboyait dans ses jambes.

Puis il tendit la main au jeune fermier.

   - Bonjour Paul. Je suis Hans, dit-il simplement.

   - Bonjour, répondit Paul surpris en serrant la main que lui proposait cet Allemand qui l’appelait par son prénom

Puis le fermier changea de visage et un large sourire illumina ses traits.

   - Hans, ce cher Hans ! Ce n’est pas possible !

Et les deux hommes se tombèrent dans les bras en s’étreignant longuement.

Aussitôt, le fermier poussa la porte de la salle commune et appela :

   - Papa, Maman, venez voir qui est là !

Le vieux fermier et sa femme sortirent à leur tour et n’eurent pas une seconde d’hésitation.

   - Hans ! Ca alors, si on s’attendait à te revoir ! Depuis le temps ! Tu n’as pas changé, tu sais !

Et ce furent de nouvelles embrassades.

Hans entra dans la salle commune et jeta un coup d’œil circulaire. En vingt-cinq ans, rien n’avait changé. Le carillon au balancier de cuivre continuait d’égrener les secondes. Dans la cheminée de granit, une énorme bûche brûlait, semblable à celles qu’il sciait, vingt cinq ans plus tôt, pendant la guerre de 14-18 quand, fait prisonnier, il avait été placé à la ferme d’Ytrac.

Les premiers jours, les fermiers français et cet Allemand placé chez eux comme prisonnier de guerre s’étaient regardés en chiens de faïence. Ils ne pouvaient se dire un seul mot car aucun ne parlait la langue de l’autre.

Mais peu à peu, Hans avait appris quelques mots de français. Assez pour expliquer qu’il avait lui aussi une ferme, là-bas, près de Hanovre, en Basse-Saxe, où une femme et des enfants l’attendaient.

Il montra des photos de sa famille, apprit aux fermiers français quelques astuces de culture qu’ils ne connaissaient pas et, de son côté, il découvrit en Auvergne l’exploitation des châtaignes et se jura de s’y consacrer dès son retour.

En quelques mois, Hans était devenu plus qu’un ami, presque un parent. Et quand, la guerre terminée, il repartit vers sa Basse-Saxe, il avait les larmes aux yeux. Les fermiers d’Ytrac également.

Une guerre chassant l’autre, Hans était revenu. Cette fois, il était là en conquérant et plus en prisonnier. Mais quelle différence ?

L’important était que le hasard l’ait placé en garnison à Aurillac, à trois kilomètres de la ferme.

Durant les mois qui suivirent, Hans vint à la ferme dès qu’il avait quelques heures de répit. Les fermiers lui avaient prêté un vélo et il ne lui fallait pas dix minutes pour aller de la ferme à la caserne. Autant dire que Hans passait plus de temps à Ytrac qu’à Aurillac.

Il aidait Paul, le jeune fermier qui avait pris la relève du père. Souvent aussi, il s’asseyait pour bavarder avec le père qui était maintenant un vieil homme. Lui, à cinquante ans, était d’une génération intermédiaire. Il était heureux de voir que le petit Paul, à qui il avait appris à faire des sifflets avec des branches de sureau, était maintenant un gars solide et il en était aussi fier que s’il avait été son propre fils.

Hans expliquait qu’il avait planté des châtaigniers en 1919 et qu’i en avait maintenant une belle forêt. Un peu surpris au départ par ce fruit inhabituel, les gens de sa région s’y étaient vite faits et l’affaire tournait rond.

Les fermiers d’Ytrac durent expliquer aux voisins, rendus méfiants par la présence continuelle de cet Allemand, que Hans faisait presque partie de la famille et il fut bientôt adopté par tout le village.

Enfin, cette guerre là aussi s’épuisait et Hans annonça un soir qu’il repartait le surlendemain avec son régiment. On se repliait. Les combats allaient bientôt se terminer et il allait enfin revoir sa ferme de Basse-Saxe.

Le jour du départ, la fermière glissa timidement un paquet soigneusement enveloppé dans du papier de soie dans la musette de Hans.

   - Tenez, Hans, c’est pour votre femme. C’est un châle de fil que j’ai fait au crochet, comme en portent les femmes d’ici. J’espère qu’il lui plaira.

Hans serra la fermière dans ses bras et déposa deux baisers sonores sur ses joues.

Rassemblée sur le chemin, toute la maisonnée d’Ytrac regarda partir Hans en lui faisant des signes de la main jusqu’à ce qu’il ait disparu dans le premier tournant.

Mais le groupe de Hans n’avait pas fait trente-cinq kilomètres sur la route du retour qu’il fut sérieusement accroché près du pont du Lioran par une section du maquis. Les combats furent très violents et il y eut des pertes sévères de part et d’autre.

Au plus fort du combat, un maquisard avait repéré un nid de mitrailleuse qui tenait la route en enfilade. Il réussit, en rampant, à prendre de la hauteur et à se trouver sur une plate-forme rocheuse surplombant le tireur et son pourvoyeur. Une grenade bien lancée nettoya l’arme et ses deux servants.

Hans fut tué sur le coup, sa bande de cartouches toujours entre les mains. En fouillant son sac, le maquisard découvrit le châle de dentelle et pensa peut-être : "Le salaud, il avait dû faucher ça pour sa petite amie. Il ne l’a pas emporté au paradis !"

Les fermiers d’Ytrac apprirent que le groupe venant d’Aurillac avait été accroché par le maquis et avait subi de lourdes pertes. Ils montèrent aux renseignements et trouvèrent la plaque d’identité de Hans clouée sur une croix de bois.

Ils firent les démarches nécessaires pour que leur ami soit enterré dignement.

Hans repose à la chapelle du Lioran. Personne n’est jamais venu réclamer son corps.

Chaque fois que les fermiers Ytrac vont fleurir sa tombe, ils se demandent si cette famille de Basse-Saxe existait bien ou si Hans, heureux à Ytrac, ne s’était pas inventé, en Allemagne, un bonheur qui ressemblait aux jours heureux coulés en Auvergne.

  

Olivier                 

 Christian DURANDET.
" Les Maquis d’Auvergne. 1973. "

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