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La Petite Gazette Généalogique

 

 

Ode à la Vendée 

"Qui de nous, en posant une urne cinéraire,
N'a trouvé quelque ami pleurant sur un cercueil ?
Autour du froid tombeau d'une épouse ou d'un frère,
Qui de nous n'a mené le deuil ?"
Ainsi sur les malheurs de la France éplorée
Gémissait la Muse sacrée
Qui nous montra le ciel ouvert,
Dans ces chants où, planant sur Rome et sur Palmyre,
Sublime, elle annonçait les douceurs du martyre
Et l'humble bonheur du désert!

 Depuis, à nos tyrans rappelant tous leurs crimes,
Et vouant au remord ces cœurs sans repentirs,
Elle a dit : "En ces temps, la France eut des victimes ;
Mais la Vendée eut des martyrs !"
Déplorable Vendée a-t-on séché tes larmes ?
Marches-tu, ceinte de tes armes
Au premier rang de nos guerriers ?
Si l'honneur, si la foi n'est pas un vain fantôme,
Montre moi quels Palais ont remplacé le chaume
De tes rustiques chevaliers

 Hélas, tu te souviens des jours de ta misère !
Des flots de sang baignaient les sillons dévastés,
Et le pied des coursiers n'y foulait que poussière
Que la cendre de tes cités !
Ceux-là qui n'avaient pu te vaincre avec l'épée
Semblaient, dans leur rage trompée,
Implorer l'enfer pour appui ;
Et, roulant sur la plaine en torrent de fumée,
Le vaste embrasement poursuivait ton armée,
Qui ne fuyait que devant lui!

 La Loire vit alors, sur ses plages désertes,
S'assembler les tributs des vengeurs de nos rois,
Peuple qui ne pleurait, fier de ses nobles pertes,
Que sur le trône et sur la croix,
C'étaient quelques vieillards fuyants leurs toits en flamme
C'étaient des enfants et des femmes,
Suivis d'un reste de héros ;
Au milieu d'eux marchait leur patrie exilée,
Car ils ne laissaient plus qu'une terre peuplée
De cadavres et de bourreaux.
Un vieux prêtre parut parmi ces fiers soldats,
Comme un saint chargé d'ans qui parle du martyre

 Aux nobles anges des combats ;
Tranquille, en proclamant de sinistres présages,
Les souvenirs des anciens âges
S'éveillait dans son cœur glacé ;
Et, racontant le sort qu'ils devaient tous attendre,
La voix de l'avenir semblait se faire entendre
Dans ses discours pleins du passé.

 "au-delà du Jourdain, après quarante années,
Dieu promis une terre aux enfants d'Israël ;
Au-delà de ces flots, après quelques journées,
Le seigneur vous promet le ciel.
Ces bords ne verront plus vos phalanges errantes.
Dieu, sur des plaines dévorantes,
Vous prépare un tombeau lointain ;
Votre astre doit s'éteindre, à peine à son aurore ;
Mais Samson expirant peut ébranler encore
Les colonnes du Philistin !

 "vos guerriers périront. Mais, toujours invincibles,
s'ils ne peuvent punir, ils sauront se venger ;
car ils verront encore fuir ces soldats terribles,
devant qui fuyait l'étranger !
Vous ne mourrez pas tous sous des bras intrépides ;
Les uns, sur des nefs homicides,
Seront jetez aux flots mouvants ;
Ceux-là promèneront des os sans sépulture,
Ils cacheront leurs mort sous une terre obscure,
Pour les dérober aux vivants !

 "Et vous, ô jeune chef, ravi par la victoire
aux hasards de Mortagne, aux périls de Saumur,
l'honneur de vous frapper dans un combat sans gloire
rendra célèbre un bras obscure.
Il ne sera donné qu'à bien peu de nos frères
De revoir après tant de guerres,
La place où furent leurs foyers ;
Alors, ornant son toit de ses armes oisives,
Chacun d'eux attendra que Dieu donne à nos rives
Les lys, qu'il préfère aux lauriers.

 "Vendée, ô noble terre ! O ma triste patrie !
Tu dois payer bien cher le retour de tes rois !
Avant que sur leurs bords ne croisse la fleur chérie,
Ton sang l'arrosera deux fois.
Mais aussi, lorsqu'un jour l'Europe réunie
De l'arbre de la tyrannie
Aura brisé les rejetons,
Tous les rois vanteront leurs camps, leur flotte immense,
L'humble glaive des vieux bretons !

"Grand Dieu ! si toutefois, après ces jours d'ivresse,
blessant le cœur aigri du héros oublié,
une voix insultante offrait à sa détresse
Les dons ingrats de la piété ;
Si sa mère, et sa veuve, et sa fille, éplorées,
S'arrêtaient, de faim dévorées.
Au seuil d'un favori puissant,
Rappelant à celui qu'implore leur misère
Qu'elles n'ont plus ce fils, cet époux et ce père
Qui croyait leur léguer son sang ;

"Si, pauvre et délaissé, le citoyen fidèle,
Lorsqu'un traître enrichi se rirait de sa foi,
Entendait au sénat calomnier son zèle
Par celui qui jugea son roi ;
Si, pour comble d'affronts, un magistrat injuste,
Déguisant sous un nom auguste
L'abus d'un insolent pouvoir,
Venait, de vils soupçons chargeant sa noble tête,
Lui demander ce fer, sa première conquête,
Peut-être son dernier espoir ;

 "Qu'il se résigne alors ! – Par ses crimes prospères,
L'impie heureux insulte au fidèle souffrant
Mais que le juste pense aux forfaits de nos pères,
Et qu'il songe à son Dieu mourant.
Le Seigneur veut parfois le triomphe du vice ;
Il veut aussi, dans sa justice,
Que l'innocent verse des pleurs ;
Souvent, dans ses desseins, Dieu suit d'étranges voies.
Lui qui livre Satan aux infernales joies,
Et Marie aux saintes douleurs !"

 Le vieillard s'arrêta. Sans croire à son langage,
Ils quittèrent ces bords pour n'y plus revenir ;
Et tous croyaient couvert des ténèbres de l'âge
L'esprit qui voyait l'avenir !
Ainsi, faibles soldats, mais forts en renommée,
Ce débris d'une illustre armée
Suivait sa bannière en lambeaux ;
Et ces derniers français, que rien ne put défendre,
Loin de leur temple en deuil et de leur chaume en cendre,
Allaient conquérir des tombeaux

 Victor Hugo   1819

 

Daniel                   

 

 Sources : 
l'ouest dans la révolution  exposition à Paris en 1993  

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