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La Petite Gazette Généalogique

 

Passage des lignes ennemies
lors de l'invasion de la France en 1814

 Mémoires de Jean Baptiste Moreau
entre 1796 et 1814

 (...) Les troupes étrangères envahirent une partie du territoire français. Tous les anciens militaires et les hommes en état de porter les armes furent rappelés. Je reçu un mandat de me rendre à la préfecture de Versailles. Je m'exécutai donc et on m'accorda un délai de six semaines pour me mettre à la disposition de l'armée. Comme il n'était pas dans mes intentions d'obéir à cet ordre, à la réception du second mandat je pris la route opposée à celle de Versailles et partis rejoindre ma famille.

Je quittai Rueil le cinq février 1814, passant par Paris je vis mon ami Monsieur Thiéblin qui m'informa que les troupes ennemies avaient déjà occupé la région où résident mes parents. Ceci ne me découragea pas et je pris la route de Troyes. Bientôt je rencontrai les soldats de l'armée française battant en retraite devant les Russes, les Autrichiens et les Prussiens fonçant sur Paris. Devant cette menace, je cherchai refuge dans le bourg de Romilly sur Seine, j'assistai de loin à quelques escarmouches. L'armée ennemie possédait une cavalerie importante avec de bonne montures et une grosse artillerie. Les Français par contre, étaient dispersés, en retraite et presque complètement défaits. J'étais fort embarrassé pour traverser les rangs ennemis, alors je jugeai plus prudent de retirer de mon sac les objets les plus précieux de peur qu'ils fussent pris par les soldats. Je les sortis donc de ma besace, y compris mes notes, en fis un petit paquet et demandai conseil, pour bien le cacher et le retrouver plus tard, au propriétaire, Monsieur Guillot, chez qui je mettais mis à l'abri. Il me conseilla de l'enterrer dans son jardin derrière sa maison, en l'enveloppant de paille et en le plaçant au fond d'un trou assez profond. J'exécutai  ponctuellement ce que Monsieur Guillot m'avait dit et tentai de passer les lignes adverses. Je suivis la grande route de Troyes avec mon sac sur le dos. Arrivé aux avant-postes, je fus refoulé par la vedette. De retour à Romilly, n'ayant pas le temps de cacher mon sac convenablement, je le plaçai à l'intérieur d'une meule de foin, sachant qu'il risquait fort d'être volé. Je m'aventurai ensuite dans l'avenue du château espérant bien passer au bout de celle-ci. Parvenu à mi-chemin deux sentinelles ennemies armées de carabines se postèrent à l'extrémité de la voie. Comme ils venaient droit sur moi, je fis demi-tour sans précipitation et marchai normalement dans la direction opposée. Je m'attendais à recevoir quelques balles de fusil et peut-être payer de ma vie mon imprudence. Fort heureusement les soldats restèrent à leur place sans tirer.

Revenu à Romilly, je m'abritai au moulin pour dormir. Peu de temps après, un petit détachement de l'infanterie française, commandé par un officier, vint pour couper le pont de bois en face de l'avenue qui conduisait au château. Je leur donnai un coup de main pour accomplir leur besogne. L'ennemi avait placé deux pièces de canon pendant que nous détruisions le pont, et il nous envoya deux boulet qui passèrent au dessus de nous sans toucher personne. Presque tous les habitants s'étaient cachés dans les bois des environs. Le meunier et sa famille étaient partis laissant la garde du moulin à un seul domestique. Il y avait en abondance du porc salé, de la farine mais pas de pain. Nous décidâmes d'en faire, j'en étais à ma deuxième tentative, j'eus toutefois la main heureuse car le pain fut d'une qualité très convenable.

Les troupes adverses arrivèrent le lendemain soir et nous obligèrent à porter sur notre dos des sacs d'avoine. Ceci ne faisant pas notre affaire, nous abandonnâmes le moulin et nous cachâmes durant la nuit dans une meule de foin de la prairie voisine. La température étant basse nous souffrîmes du froid. Au jour, nous observâmes si les soldats étaient toujours dans le moulin, les ayant aperçu nous allâmes rejoindre les habitants du bourg dans les bois. En cours de route nous fûmes rejoints par un jeune homme contraint par les Russes de les transporter. Il avait réussi à leur échapper en abandonnant sa charrette et ses chevaux. Arrivés au bivouac des gens du pays, je quittai le garde du moulin et partis avec le jeune charretier. Nous traversâmes la Seine en bateau et débarquâmes dans une prairie encore inondée. Nous pataugeâmes dans l'eau et eûmes très froid aux pieds. Enfin, nous atteignîmes un peu plus loin un terrain sec et mon compagnon partit rejoindre son village. Je continuai seul. Dans un petit bourg récemment évacué par les Russes, je trouvai de quoi bien manger. Ensuite, je vis dans plusieurs autres villages, l'infanterie russe,  puis arrivai à Arcis sur Aube et finalement à Nogent sur Aube chez mes parents.
C'était le dix février 1814   

Je demeurai quelques temps dans ma famille. Quoique déjà envahie, la région n'avait pas trop souffert. Ayant appris au bout de quinze jours que les troupes ennemies avaient abandonné Romilly, je décidai d'y retourner pour récupérer mon paquet. Je passai d'abord par Troyes où je couchai. La ville et les faubourgs de Saint Martin et de Ste Savine avaient été incendiés en partie, le gros village de Pont-Hubert avait lui aussi presque entièrement brûlé.
Le long de la route, je vis beaucoup de cadavres de chevaux et d'hommes semblant abandonnés depuis assez longtemps. Personne apparemment ne souhaitait leur donner une sépulture. Arrivé de bonne heure à Romilly, j'allais chez Monsieur Guillot et retrouvai dans son jardin mon petit paquet intact. Je remerciai le propriétaire et me rendis au moulin où je fus bien accueilli et j'y dormis. Le lendemain, je retournai chez mes parents en passant par Méry presque entièrement détruit par le feu. A la sortie du bourg, je vis des cadavres que les habitants laissaient se décomposer sur place plutôt que de les enterrer. Continuant ma route par Arcis, j'arrivai à Nogent.

Les envahisseurs furent repoussés par les Français. Les combattants des deux armées occupèrent tout à tour la région, non sans causer d'importants dégâts. Le pays fut ravagé par la guerre. La nourriture manqua et plusieurs habitants furent maltraités. Beaucoup de villages brûlèrent y compris le mien partiellement. Lorsque les ennemis entrèrent dans Paris, la tranquilité revint dans notre région en grande partie ruinée.


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Sources : d'après l'ouvrage
 de Pierre Guillon

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