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L'ALCOOL ET LES ENFANTS AU XIX ème

Dans les heures qui suivent la naissance, "les commères, assez recherchées du reste, qui remplissent trop souvent les fonctions de sages-femmes, administrent au nouveau-né presque toujours un demi-verre de vin sucré et coupé d'eau par moitié" (1). Ainsi débute la vie en Normandie, suivant un schéma que n'aurait pas renié l'auteur de Gargantua. Au risque d'être emporté par une gastrite aiguë ou une gastro-entérite, le nouveau-né est initié à l'alcool.

Le jour du baptême, en présence du parrain ou de la marraine, devant l'assemblée réunie autour de la table d'un cabaret ou d'un débit ambulant dans les villages les plus reculés, "on ouvre la bouche de l'enfant, on y glisse une cuillerée du breuvage (cidre)… Il crie, il fait la grimace. Quand par hasard sa grimace a l'air d'un sourire, les commères qui s'y connaissent en diagnostics, lui prédisent un glorieux avenir" (2) Souvent d'ailleurs, le verre de cidre est qualifié d' "eau bénite" des enfants.

Si l'enfant est élevé au lait de vache, il n'est pas rare que la mère introduise quelques gouttes d'eau-de-vie dans le biberon. En Alsace, par exemple, l'enfant est fréquemment élevé au biberon-schnaps : l'eau-de-vie est introduite progressivement, mais quotidiennement, afin de ne pas provoquer des vomissements. Le côté "fortifiant" du liquide conjugue ses effets au côté "soporifique" pour assurer une croissance paisible, estiment les parents. La pratique est également souvent rapportée par les médecins de Normandie.

Dans cette province, les femmes utilisent volontiers le biberon à tube, du type Robert, qui a la forme d'un flacon aplati, dans lequel plonge un tube qui permet au nourrisson d'aspirer le lait et de le faire remonter jusqu'à la tétine : "Ces femmes vont travailler au-dehors, l'enfant reste seul dans son berceau ;  sous l'oreiller, au chaud, on dépose la bouteille à long tube de caoutchouc, et, de lui-même, l'enfant prend la tétine et la porte à la bouche. Il se grise automatiquement et, grâce au lourd sommeil, il n'attire pas l'attention des voisins et il ne lui arrive rien". (3) Une vigoureuse campagne est lancée dès la fin du siècle, contre le biberon à tube, le biberon "infanticide".  Mais elle paraît de peu d'effet : les nourrices laissent bien en évidence sur la cheminée le biberon sans tube, préconisé lors de sa visite par le médecin, mais se dépêchent de ressortir l'ancien après son passage...

Le sevrage a lieu très tôt, dès la fin de la première année, quelquefois même avant. Les nourrissons sont alors soumis au régime alimentaire de leurs parents, y compris pour les boissons fermentées, voire distillées. Une enquête réalisée dans un service de consultation hospitalière (l'Hôtel-Dieu de Rouen 1896) a montré que sur 53 enfants âgés de quelques semaines à 7 ans, 2 ont commencé à boire du café arrosé avant l'âge d'un mois, 4 à 3 mois, 2 à 5 mois, 5 à 8 mois, 1 à 10 mois, 5 à 18, 19 et 20, 15 à 1 an et 19 à 3 ans.

Dorénavant, "la café-goutte" sera la boisson quotidienne prise le matin par l'enfant en même temps que son pain. Parfois, le pain est de plus arrosé d'eau de vie. C'en est fini de la soupe traditionnelle aux pommes de terre et aux poireaux dans laquelle "la cuillère tenait debout dans l'écuelle".

L'habitude existe ailleurs qu'en Normandie ; l'enquête champenoise sur l'alcoolisme révèle les mêmes pratiques dans les milieux viticoles. Dans 13 % des paroisses consultées, le coup d'eau-de-vie du matin dans le café des enfants est signalé.

Journalier ou exceptionnel le repas est un temps fort de l'alcoolisation infantile. Dans l'Eure, le Dr Leroy, après enquête auprès des instituteurs, estime qu'un tiers des enfants boivent de l'alcool après le repas. Dans les pays de vignobles – mais il y en a presque partout -, l'enfant a un accès facile à la bouteille de vin posée sur la table. Il est fréquent aussi, notamment dans le Sud-Ouest, "de faire chabrol", c'est à dire de mêler du vin dans sa soupe.

Les fêtes qui jalonnent l'année sont, bien sûr, l'occasion d'une suralcoolisation des enfants. Il est de tradition, par exemple de tremper alors un sucre dans l'eau-de-vie paternelle. On parle à ce sujet, suivant les régions, de "canard", de "pierre", ou de "caillou". C'est la récompense traditionnel du petit qui a "tiré au fausset" (chanté) pour agrémenter la fin du repas. L'enfant est souvent sollicité de servir lui-même la compagnie et – honneur suprême – il a droit finalement à quelques cuillerées d'eau-de-vie dans sa tasse. " Il se décide à boire aux applaudissements frénétiques de la joyeuse assemblée. Un convive fait observer que le jeune buveur n'a pas grimacé; un autre, qu'il a bu jusqu'à la dernière goutte. L'enfant, toujours flatté d'attirer à lui l'attention, surtout quand elle se traduit par des éloges, promène un sourire discret et important sur toutes ces faces enluminés, et demande une deuxième, une troisième épreuve, dont il sort toujours vainqueur. La mère, radieuse, reçoit, les larmes aux yeux, les félicitations des convives (4) ".

En Bretagne, le traditionnel pardon est l'occasion d'un véritable " baptême bachique "du jeune enfant. La "première leçon d'ivrognerie" accompagne alors le premier habit d'homme pour le petit paysan de 7-8 ans. Toute la famille est venue et regarde, avec force commentaires, boire le jeune héros. Et le moraliste juge du tableau : "les enfants allaités de vin et même d'eau-de-vie… jouissent à peine de la raison qu'on leur apprend à la perdre".

S'ajoutant aux habitudes alimentaires, les préjugés en faveur d'une thérapie par l'alcool valent particulièrement pour les enfants. En Normandie comme en Champagne, pour "tuer les vers", en guise de purge, on donne volontiers aux enfants du vin chaud sucré. En Forez ou en Bretagne, on ne répugne pas à leur donner une goutte de marc au moment de la nouvelle lune, quand les vers se manifestent le plus vigoureusement. Vermifuge, l'alcool agit aussi comme fortifiant ou stimulant :  Aux enfants faibles, on fait prendre des vins forts (malaga, madère) ; aux anémiques, des grogs. " de là à penser que l'alcool est le souverain remède de tous les maux d'enfant, il n'y a qu'un pas que certains franchissent allègrement : qu'un petit enfant de quelques mois se trouve en effet malade de quelque maladie que ce soit, la diarrhée le plus souvent, immédiatement on supprime le lait pour le remplacer par le mélange suivant : une cuillerée à café d'eau-de-vie dans une tasse à café d'eau sucrée, mélange bien souvent absorbé toutes les heures. "Les résultats de cette thérapeutiques ne sont pas communiqués !

 C'est à partir des années 1870 que l'antialcoolisme voit timidement le jour, mais ce ne sera qu'à l'extrême fin du siècle que le mouvement prendra de l'ampleur.

 

Evelyne                           

 1 - A. L. Tourdot    De l'alcoolisme en Seine-Inférieure 1886 (retour)
 2 - J. Guillouard  "La dépopulation en Normandie et principalement dans les campagnes"  (retour)
in La réforme sociale 01/11/1904
 3 -  R. Brunon          L'alcool et l'enfant Norm. Méd. 1902 (retour)
 4 -  J.  Hermann     "L'alcoolisme en Normandie", La revue hebdomadaire sept.1896 (retour)

 Sources : Extraits de l'ouvrage de Didier NOURISSON : Le buveur du XIXe siècle. Albin Michel 1990

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