Amicale-Généalogie

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Une page d'Histoire

 

Le Sultan du Limousin

Bourganeuf, petite ville de la Creuse... 
Le Château et la tour "Zizim"...
A la fin du XV ème siècle est venu y séjourner, séjour forcé, un prince sorti tout droit des "contes des Mille et une nuits"

  Constantinople, 3 mai 1481. Le sultan Mehemet II, el Fatih (le Conquérant), celui-là même qui a vaincu le prestigieux empire bysantin en s'emparant de Constantinople (1453), meurt à Tekfur Cayiri, non loin de sa nouvelle capitale. Son trône revient de toute évidence à Bajazet II, son fils aîné ; mais la logique orientale, jointe aux intrigues de palais, bouleverse parfois le cours de l'Histoire. C'est pourquoi Djem (Zizim pour les Occidentaux), fils cadet de Mehemet II, et par le fait frère de Bajazet, s'oppose-t-il à ce dernier en réclamant le titre de sultan qui lui est dû, prétend-il. Le grand vizir, Mehemet Karamani, partisan du prince cadet, a l'idée machiavélique de cacher au peuple ottoman la mort de son empereur afin de laisser à Djem le temps de quitter Konya, où il occupe le poste de gouverneur de province, et de revenir à Constantinople évincer Bajazet. Il fait donc rapatrier le corps du sultan dans un char couvert, répandant le bruit que celui-ci va aux bains, ce qui est d'un usage courant dans le monde islamique. Mais les janissaires, troupes d'élites, défenseurs du prince héritier légitime, ayant éventé la supercherie, se révoltent, assassinent le grand vizir dès le 4 mai et préparent le retour hâtif de Bajazet, gouverneur de province à Amasya.
  Des heurts sanglants deviennent alors inévitables entre les deux frères et leurs partisans. Les armées adverses s'affrontent une première fois devant Brousse, la première capitale de l'empire ottoman en Anatolie : Turcomans de Djem Pehlivan (l'homme fort) contre janissaires de Bajazet. Le premier assaut victorieux est pour Djem, mais le général Achmet Gheduc, un albanais, vient au secours de Bajazet qui peut ainsi écraser son frère. Il lui offre, en échange de l'empire, une province, ce que Djem refuse noblement en prétextant qu'il ne veut pas d'une aumône ! Il propose en revanche de partager l'empire entre eux. Devant le refus prévisible de son adverdaire, Bajazet lui répond la phrase de Saad Eddin "il n'y a pas de parenté entre les rois". Djem se réfugie alors au Caire chez les Mamlouks Barghides, pendant quatre mois, au terme desquels il part en pèlerinage la Mecque, capitale religieuse de l'Islam, pour y puiser réconfort et courage. Reprenant ensuite la lutte sur le sol turc, il est sévèrement battu devant Angora (actuellement Ankara, la capitale de la Turquie) en 1482. Rendu modeste par cette deuxième défaite, il réclame cette fois seulement quelques provinces d'Asie à son frère victorieux. Nouveau refus de Bajazet qui répond "Non, la fiancée de l'Empire ne peut pas être partagée entre rivaux. Je prie mon frère de ne pas enfoncer plus longtemps les pieds de son cheval et traîner les bords de son caftan dans le sang innocent des musulmans".
  Djem, cette fois, abandonne la lutte pour chercher protection auprès des chrétiens, donc ses ennemis, chez les chevaliers de Rhodes (plus tard chevaliers de Malte), bastion avancé de l'Occident chrétien face à l'Islam conquérant. Ces moines-soldats accueillent le vaincu et lui promettent même secours et subsides pour la conquête de son trône. Mais avant de suivre par quels cheminements Djem a pu  "échouer" dans la Creuse, jetons un rapide coup d'oeil sur les Hospitaliers de Rhodes, clé du mystère.

L'ordre de "Saint Jean de l'Hôpital de Jérusalem" a été fondé après la première croisade, en 1113, par Raymond du Puy, pour défendre les Lieux-Saints, reconquis contre l'infidèle, c'est-à-dire le musulman. C'est un grand ordre militaire à côté des célèbres Templiers. L'importance de l'ordre supposait une organisation hiérarchisée et rigoureuse. Un grand-maître dirigeait les huit langues ou nations, ayant chacune un chef ou "pilier" : Provence, Auvergne, France, Italie, Aragon, Allemagne, Castille et Angleterre. Après la perte des Lieux-Saints et des principautés du Levant, le siège de l'ordre s'est transporté successivement à St Jean-d'Acre (1187), à Chypre (1291), puis à Rhodes (1309). En 1482 le Grand-Maître est Pierre d'Aubusson "très sage et très illustre" qui vient d'avoir le redoutable privilège de soutenir victorieusement en 1480 le siège de l'île par les Turcs (1). Ce dernier accorde donc l'hospitalité à son ennemi de la veille, Djem, le 20 juillet 1482. Bajazet, inquiet du rôle que pourrait jouer son frère allié aux hospitaliers, craignant une attaque surprise contre les Ottomans, signe une paix hâtive avec le Grand-Maître, s'engageant à verser annuellement 40000 ducats pour les besoins du vaincu. Malgré tant de générosité suspecte, Djem se sent trop près des sbires du sultan et demande à ce qu'on "le laisse trouver le royaume de France, pays qui ne produit pas de monstres et où l'usage du poison est inconnu" ! Avec l'accord du roi de France Louis XI, Pierre d'Aubusson laisse s'embarquer Djem le premier septembre 1482 pour Nice, où il arrive le 14 octobre, accompagné de son escorte musulmane et des hospitaliers, de Guy de Blanchefort, neveu de Pierre d'Aubusson, du commandeur de Morterolles et du chevalier de Rochechouart. L'exilé tombe sous le charme de la ville de Nice et traduit son plaisir en deux vers, car il est poète comme tous les orientaux :
Nice délicieuse au séjour tout charmant,
On te quitte à regret, peut-on faire autrement ? 

Djem qui aurait aimé gagner Nice, la Hongrie du roi Matthias Corvin, proche de l'empire ottoman, pour lancer un appel à ses fidèles, quitte la Côte d'Azur à regret, traverse le Dauphiné, la Savoie, d'où il fait part à Louis XI de son désir de le rencontrer. Mais le rusé souverain lui fait savoir que cela n'est pas possible tant qu'il sera mahométan, ce qui vaut une noble réponse de l'exilé : "Je tiens plus à la religion de mon père qu'à l'empire ottoman..."
Résigné, Djem poursuit son chemin à travers la France part avec son escorte que l'on a réduit d'une cinquantaine de personnes à une vingtaine (prudence ou économie !), et à la fin décembre 1483, le cortège enturbanné arrive enfin en "Auvergne". Le prince et sa suite sont logés tout d'abord au château de Bacalami (act. Boislamy, canton de Bonnat) en attendant que le logement de Bourganeuf soit terminé.

  L'importance de Bourganeuf est essentiellement due aux chevaliers de Rhodes. Un puissant château-fort fut construit vers le milieu du XIIe siècle, et rapidement un "bourg neuf" s'établit autour. Puis la cité devint une commanderie respectable, enfin un chef-lieu de la "langue" d'Auvergne au XIIIe siècle et, de ce fait, la résidence du Grand-Prieur. C'est au XVe siècle que Bourganeuf atteint son apogée. Remarquons au passage que quatre prieurs de cette cité deviendront "Grand-Maître" de l'ordre : Jean de Lastic, Jacques de Milly, Pierre d'Aubusson et Guy de Blanchefort. Jean de Lastic qui soutint lui aussi un siège victorieux à Rhodes contre les Turcs en 1444, fit ajouter la grosse tour qui porte encore son nom, et, à l'église paroissiale, une chapelle pour les reliques de Saint Jean. Pour accueillir dignement "Djem le majestueux", le Grand-Prieur Guy de Blanchefort, neveu de Pierre d'Aubusson, fit édifier la haute tour, depuis lors appelée "tour Zizim", en 1484. Cette construction de six étages avec caves, plate-forme et créneaux, sera achevée en 1486. Le prince en s'installant aux 3ème et 4ème étages, y apporte tout le luxe oriental, y compris des bains "à la turque" que certains localisent dans les sous-sols, mais dont les fouilles n'ont révélé aucune trace. En revanche on a retrouvé les substructions d'un moulin, non loin de la tour, sans doute destiné à la farine des exilés. Selon une autre tradition, les appartements du prince auraient été décorés par la suite des tapisseries "la dame à la licorne" (aujourd'hui conservées au Musée de Cluny à Paris), ce qui tiendrait au moins à démontrer que la prison de Djem était dorée. Pour rester dans le domaine de la tapisserie, on montre au Château Boussac, peu éloigné de Bourganeuf, dans le "salon du prince Zizim", trois pans de tapisserie qui auraient été exécutés par Zizim lui-même pour meubler ses loisirs.

Une existence d'exilé, confinée dans une tour, si dorée soit-elle, est toujours assez triste, et Djem-Zizim ne manque pas à la tradition. Le vice-chancelier de l'ordre, Guillaume Caoursin (qui a laissé une Histoire du Siège de 1480), a tracé un portrait du prince : "Cet homme de 29 ans a la stature, une santé robuste, un visage fin, les yeux bleus un peu obliques sous des sourcils épais se rejoignant presque à la racine du nez, celui-ci aquilin déviant un peu à gauche, une bouche minuscule, des lèvres charnues, le menton pointu. Son teint est brun comme la peau d'une châtaigne, il a la tête grosse, les oreilles petites et son corps est chargé d'embonpoint". Cet homme ainsi dépeint occupe ses loisirs forcés comme il peut. On l'a déjà vu poète et tapissier. Il a aussi  la possibilité de courir la campagne pour chasser, sous surveillance bien sûr, car on lui prête des tentatives d'évasion. Un projet particulièrement soigné est trahi, au dernier moment par un soldat de sa garde un peu éméché. Dès lors la surveillance ne se relâchera pas. Pour sa détente et sa distraction, Djem a un petit harem, mais la légende fait état des ravages de sa séduction exotique auprès des françaises ; Zizim serait tombé amoureux de Marie de Blanchefort, nièce de Pierre d'Aubusson ; Almeida jalouse l'aurait empoisonnée avant de se pendre à une fenêtre, dite "de l'étrangère" en souvenir. On voit que la malchance s'acharne sur notre héros ; heureusement il trouve sa consolation dans les vers.
"Prends ta coupe, ô Djem de Djemchide !
Nous nous trouvons ici dans Franguistan
Il faut que le sort en décide, 
Aucun ne fuit le destin qui l'attend"

A suivre...

(1) - Lors du siège final de la capitale en 1522, les chartes de Bourganeuf ainsi que les autres, conservées à Rhodes, furent emportées à Constantinople où leur trace a été perdue. Les chevaliers se replieront à Malte d'où le nom qu'ils portent toujours. Le siège actuel depuis 1834 est à Rome

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Amicale-Généalogie Source : Chronique de l'Histoire.  Yves D. Papin

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