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du Généalogiste Amateur

La Petite Gazette Généalogique

LE FEUILLETON DE LA GAZETTE

  TROISIEME  PARTIE

 LE REGIMENT

V

 A l’appel de onze heures, j’avais sur mes manches deux beaux galons de laine jaune, flambants neufs ; le coupe-choux à  poignée de cuivre remplaçait à mon côté la modeste baïonnette, et sur ma poitrine s’étalait en spirales gracieuses la chaîne de mon épinglette d’honneur ! Je ne pouvais me lasser de me mirer dans une glace grande comme la main, achetée quatre sous chez le mercier Esope ; il me semblait que je n’étais plus le même, depuis que j’étais caporal ; je trouvais à mon visage un air de gravité et de dignité qu’il n’avait point auparavant.

J’écrivais à mes parents pour leur annoncer les bonnes nouvelles. Hélas ! Il manquait quelque chose à mon bonheur. Cette Léonie qui avait été la confidente de mes pensées les plus intimes, de mes plus secrètes ambitions ; il ne m’était même pas permis de lui donner connaissance des honneurs si grands qui m’étaient échus... ! Cependant, j’avais un besoin démesuré d’expansion, je voulais, au moins, me montrer à quelqu’un de connaissance avec mes insignes tout neufs. Closerai était alors à Lyon, employé dans les bureaux de l’enregistrement ; je pris le chemin de fer et me rendis chez lui, comptant lui faire une grande surprise.

Mon ami m’accueillit fort bien, me mena boire la bière et manger la choucroute à la brasserie George, mais ne me parla ni de mon grade ni de mon prix de tir.

Après être sortis de la brasserie, comme nous passions dans la rue Centrale, nous croisâmes des lanciers, qui portèrent la main au casque.

- Tiens, dit Closerai, voici des cavaliers qui te saluent, pourquoi donc ? … Ah ! je comprends, tu es caporal maintenant ; je n’avais pas remarqué. Je te félicite.

Il n’avait pas remarqué !!! Mes galons ! mon épinglette d’argent ! mon sabre et la transformation de ma physionomie, depuis que j’étais un chef de l’armée française ! Tout cela n’était donc pas aussi apparent que je me le figurais !

Closerai  n’ajouta pas un mot de félicitations, et, malgré toute l’envie que j’avais de briller un peu, j’eus le courage de feindre l’impassibilité, de ne point parler de mon grade ni de mon prix de tir.

En rentrant au camp, je rencontrai M. Bel, mon capitaine. L’on m’avait dit que je lui devais une visite ; je l’abordai et lui débitai quelques paroles de reconnaissance, je le remerciai surtout de m’avoir gardé dans sa compagnie.

- Vous ne me devez pas de reconnaissance, me dit mon capitaine. Vous connaissiez bien votre théorie : le colonel vous a nommé caporal, c’est justice. Quant à avoir demandé à vous conserver dans ma compagnie, cela, non, par exemple, je ne l’ai pas fait ; je m’y serais même opposé, si j’avais pu prévoir l’intention du colonel.

Vous allez vous trouver dans de très mauvaises conditions, ayant sous vos ordres des soldats qui vous ont vu arriver et pour lesquels vous n’êtes qu’un conscrit. Je vous préviens que vous aurez à déployer une grande énergie pour obtenir l’obéissance ; je vous préviens également que j’ai l’œil sur vous et que je ne vous raterai pas, si je vous vois familier avec vos subordonnés.

J’avais en réserve une pièce de cinq francs ; je payai ma bienvenue aux caporaux de ma compagnie ; nous mangeâmes tous les huit à la cantine, où nous avions porté nos gamelles de soupe de l’ordinaire, et nous bûmes force litres de vin, à cinq sous le litre. Après le dîner, on but le café, puis le pousse-café, puis la bière ; l’on se grisa un peu, tout le monde était content, chacun chanta sa chanson en l’honneur du nouveau collègue. Sabot, mon ancien caporal d’escouade, qui m’avait mis pour deux jours au bloc, était celui qui me témoignait le plus d’amitié ; je ne me sentais, d’ailleurs, nulle rancune contre lui, depuis que j’étais son égal.

Après les premiers moments de satisfaction, causée par la gloriole du galon, arrivèrent les déboires. Je ne tardai pas à m’apercevoir que tout n’était point rose dans ce métier de caporal. Surtout, les difficultés que m’avait signalées le capitaine se dressaient à chaque instant, presque insurmontables, devant moi : les soldats, qui marchaient sans hésitation ni murmure au commandement des sous-officiers, et même des caporaux de la compagnie, se faisaient tirer l’oreille pour m’obéir, prétendaient que ce n’était point leur tour, étaient lents à se remuer, arrivaient en retard aux réunions des corvées, lorsque j’étais de semaine ; et, quand la colère me prenait, que j’avais des tentations de frapper sur eux pour les faire marcher plus vite, j’étais forcé de me contenir, la dignité du grade s’opposant aux brutales démonstrations. D’un autre côté, il me répugnait de porter des punitions et je payais pour tout le monde : les sergents, le fourrier, le sergent fourrier et l’adjudant de semaine me fourraient dedans comme un tambour.

***

 Afin de me mettre au courant du métier de fourrier, je priai mon sergent-major de vouloir bien m’accepter pour travailler de temps à autre dans son bureau ; mais, sitôt qu’il eut vu mon écriture, il me flanqua à la porte en me disant : «Je n’ai pas besoin de vous, je n’en aurai jamais besoin, occupez-vous de votre escouade et de votre service de semaine : cela doit suffire à votre activité et à votre ambition. »

 

VI

 Vers la fin d’août, nous nous mettions en route, et, cette fois, pour un vrai voyage, le 103e de ligne était envoyé dans la province d’Oran.

Tous les souhaits, tous les rêves de ma première jeunesse s’accomplissaient peu à peu : après avoir été un héros de roman, amant aimé, puis délaissé par mon inconstante maîtresse, j’allais passer les mers, voir cette Afrique mystérieuse dont parlent les livres des voyageurs, ce pays du soleil, des déserts et des oasis, où aboient les chacals et les hyènes, où rugissent les lions, où bondissent les gazelles ; ce pays des orangers, des palmiers, des grenadiers et des lauriers roses, des villes aux minarets blancs, où passent les femmes voilées, les Arabes aux longs burnous.

Et la blessure de mon cœur se cicatrisait, je commençais à me sentir vivre, à échapper au souvenir obsédant de mon malheur.

Un lundi à cinq heures du matin, ma compagnie mettait sac au dos, quittait le fort Montessuy où elle était casernée.

Ma tête était un peu lourde d’avoir pinté trop tard la veille avec Closerai et d’autres amis.

Nous n’avions pas fait un kilomètre que le ciel sembla vouloir nous rendre les honneurs militaires : la pluie se mit à tomber par torrents ; les éclairs se succédèrent sans interruption, le tonnerre gronda de toutes parts avec un fracas formidable.

Nous n’avions pas pris nos parapluies et il n’y eut point contre-ordre pour l’exercice ; en moins de cinq minutes, nous fûmes trempés jusqu’aux os. Nous continuâmes à marcher philosophiquement à travers l’orage ; même, quelques-uns chantaient pour narguer la misère et se distraire un peu ; mais le son de leur voix faisait peu d’effet, dans le vacarme de la tempête.

Après la pluie vint le beau temps. Le même jour, vers les dix heures du matin, le ciel était sans brouillards et le soleil chauffait dur et ferme. Lorsque nous arrivâmes à Vienne, en Dauphiné, notre première étape, nous étions ruisselants, non plus de pluie, mais de sueur.

A notre sixième journée, en arrivant entre Pierrelate et Orange, nous trouvâmes le Rhône hors de son lit, ayant submergé les routes et les champs ; nous marchâmes dans l’eau jusqu’au ventre, pendant près d’une heure de temps ; mais bah ! que nous importait ce bain forcé ?  Il fallait bien s’aguerrir, se préparer aux prochaines campagnes d’Afrique.

A Avignon, nous montâmes en chemin de fer, et, au bout de deux heures passées en wagon, nous aperçûmes la Méditerranée, la mer bleue, tant chantée par les poètes de tous les temps. De même que la plupart de mes camarades, c’était la première fois que je voyais la mer, et l’effet produit sur mon esprit par l’aspect de l’immensité bleue ne fut point tel que je l’attendais ; je n’éprouvai aucune surprise ; il me sembla que je voyais quelque chose de connu, de déjà vu.

Nous nous embarquâmes dans le port de Toulon, sur le vaisseau transport le Tarn. On leva l’ancre, la terre s’éloigna de nous. Au bout d’une heure de route tout le monde était pâle, avait le mal de mer.

Pendant une semaine, nous restâmes entre le ciel bleu clair et l’eau bleu foncé ; c’était beau, mais un peu triste.

Constamment secoués par le tangage et le roulis, l’on ne se sentait pas le cœur bien solide et la peu appétissante soupe aux gourganes*, fournie par le bord, n’était pas pour nous refaire l’estomac, après les vomissements ; puis, la place manquait pour nous coucher ; nous étions forcés de rester nuit et jour debout ou accroupis, un peu partout sur les trois ponts.

Après une traversée de sept jours, nous entrâmes dans le port de Mers-el-Kébir, un dimanche, à onze heures du matin. Nos épreuves n’étaient point finies : cette terre africaine que j’avais tant désirée, que j’avais rêvée belle, luxuriante et féconde, m’apparut comme un désert affreux : le village où nous débarquions, exposé en plein au soleil, était dépourvu de tout ombre.

A droite, à gauche et en avant de nous se dressaient des montagnes blanches et sèches comme des tas de chaux, des amoncellements de roches calcinées. Nulle part le moindre brin d’herbe, la plus petite goutte d’eau douce. Derrière nous s’étalait la mer impitoyable, la mer salée.

Le choléra sévissait à Toulon, où nous nous étions embarqués huit jours auparavant. En mettant pied à terre, nous apprîmes que nous étions mis en quarantaine et que nous devions aller passer notre temps de quarantaine au camp des Nègres, proche d’Oran. Défense de communiquer avec qui que ce soit du pays nous était faite. Des chasseurs à pied, baïonnette au canon, formaient la haie sur le port, pour nous empêcher de quitter les rangs.

Pour franchir les dix kilomètres que l’on compte de Mers-el-Kébir à Oran, notre bataillon souffrit plus que pour faire les plus longues étapes de France : affaiblis par les fatigues et les privations de la traversée, nous avancions haletants sur la route poussiéreuse, sous un soleil qui dardait d’aplomb sur nos têtes ses rayons incandescents.

Je traversai Oran sans rien voir, sans me rendre compte que je marchais entre des maisons, dans les rues d’une ville. Les deux tiers de nos soldats étaient tombés le long du chemin.

Enfin, nous arrivons au camp des Nègres, où des tentes avaient été dressées d’avance pour nous recevoir ; nous pûmes nous désaltérer, nous reposer, nous restaurer.

Après un repos de huit jours au camp des Nègres, notre quarantaine fut levée. Nous nous rendîmes par petites étapes à Sidi-bel-Abbès. Notre bataillon fut désigné pour tenir garnison dans cette ville et fournir les détachements du Daya, de Ben-Youb, de Bou-Kanifis, etc.

 

Martial Moulin

 

   A suivre...

                                                                                                      

 * fèves

Evelyne

   

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