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La Petite Gazette Généalogique

 

 


Le Feuilleton de l'Amicale

Les voyages de Jean Baptiste MOREAU

Episode n° 19                              © 2001 - Amicale-Généalogie  

  

Austerlitz, lendemain et jours suivants...

 Le lendemain nous repartîmes à la poursuite de l'ennemi, ayant parcouru six lieues nous arrivâmes dans la petite ville de Wishau. Ceinte de murailles, elle est jolie, le dessus des maisons est en forme de terrasse. Nous avons établi un bivouac à proximité de la cité, car elle était entièrement pillée. Nous allâmes dans la campagne chercher à manger, nous trouvâmes de tout sauf du pain. Il faisait très froid et je m'approchai du feu pour me réchauffer. Puis sans rien dire à personne je retournai dans les faubourgs de Wishau. Tous les habitants avaient fui, les maisons avaient été vidées et endommagées par les pillards. J'entrai dans l'une d'elle, mais n'y trouvant rien je m'apprêtai à sortir lorsque mon attention fut attirée par un bruit de pas. J'examinai en détail toutes les pièces de la demeure et finalement distinguai une petite porte à demi dissimulée par l'obscurité. Je tâtai du bout de ma baïonnette en plusieurs endroits quand elle s'ouvrit. Elle donnait sur un réduit, au moment où je pénétrai à l'intérieur, j'entendis un hurlement de frayeur. Une femme tenant dans ses bras un enfant s'était cachée là. Elle se jeta à mes genoux en pleurant et m'embrassa les mains, elle parlait beaucoup malheureusement je ne comprenais pas son langage. Son comportement me fit penser qu'elle m'implorait de lui laisser la vie sauve et d'épargner son bambin. Avant notre arrivée on avait dit aux habitants de ce pays que les Français étaient des êtres barbares et sanguinaires, capables des pires cruautés. Cette femme m'émut profondément au point de retenir difficilement mes larmes. Je lui pris la main pour la rassurer, mais elle crut que je voulais la tuer, ses hurlements reprirent et de nouveau elle se prosterna à mes pieds. Je résolus donc de la laisser cachée dans ce réduit et de revenir la voir plus tard.
  Je pénétrai dans une autre maison et aperçus une barricade dans un grenier. Avec ma baïonnette je réussis à faire sauter les planches qui barraient l'entrée d'une pièce où je découvris une réserve importante de pains et de munitions. J'en pris quatre, rebouchai l'ouverture puis rejoignis le bivouac. Je fus accueilli avec enthousiasme, car personne n'avait rapporté de pain. Nous repartîmes à six en chercher davantage afin de constituer une provision pour plusieurs jours.
  Je pensai à ma protégée dans son réduit, je n'avais pas parlé d'elle de peur qu'un des nôtres mal intentionné ne lui fit injure. Connaissant bien notre caporal, Monsieur Bérot, pour son honnêteté et sa droiture, je l'informai de ma découverte avec discrétion. Il parut très touché à mon récit, aussi très volontiers, il m'accompagna pour porter à cette malheureuse femme du bouillon, du pain et de la bougie. A notre arrivée, elle fut prise de frayeur se prosterna à nos pieds en embrassant les mains du caporal. Enfin, me reconnaissant, elle accepta les aliments et se confondit en remerciements. Elle fit boire un peu de bouillon à son enfant et but le reste en mangeant du pain. Nous la quittâmes, puis revînmes deux heures plus tard lui apporter une bonne soupe, de la viande et du pain. Elle nous remercia avec beaucoup d'empressement, semblant maintenant convaincue que les Français savaient faire preuve d'humanité.
  Nous courrions sur les talons de nos ennemis, pressés ils avaient abandonné une certaine quantité de boeufs que nous prîmes. Nous retournâmes dans les faubourgs de la ville de Wishau pour y rester deux jours. Le caporal et moi allâmes voir si notre protégée était toujours dans sa cachette, mais, elle en était partie. Le lendemain nous prîmes la route d'Olomonc, au bout de quatre lieus, un aide de camp apporta l'ordre de faire demi-tour, nous revînmes donc à Wishau y coucher. Le jour suivant en allant à Brno, nous repassâmes sur le champ de bataille. Il était encore couvert de cadavres et je vis, avec effroi, que des soldats, blessés à mort, s'étaient traînés si près du feu allumé pour se réchauffer, qu'ils étaient à demi calcinés. Les habitants du lieu commençaient à leur donner une sépulture.
  Nous logeâmes à Brno dans des casernes, où nous étions mal à l'aise. Ensuite nous prîmes des chemins de traverse conduisant à Znojmo. Nous nous arrêtâmes dans un village où le pain manquait. Les habitantes entreprirent d'en faire d'une façon peu ordinaire pour nous. Elles mettent de la farine dans un cuveau, plus large au fond qu'à l'ouverture, elles ajoutent de l'eau chaude et pétrissent le tout à l'aide d'une grange spatule. La pâte obtenue est dure, elles la laissent reposer vingt-quatre heures avant de la faire de la faire cuire dans le four. Le pain obtenu est si dur qu'on a de la peine à le couper au couteau. Nous quittâmes le bourg pour nous rendre à Znojmo, où nous séjournâmes vingt jours. La ville est située sur le penchant d'une colline entourée de murailles, elle a deux grandes places. Les rues sont assez bien tracées, les maisons quoique basses ont des toits en terrasse. L'hôtel de ville est surmonté d'un pavillon recouvert de tuiles plombées ressemblant à de l'ardoise. Tout autour les vignes s'étendent, elles produisent du bon vin blanc en quantité.
  Pendant tout le séjour, le général nous obligea à assister à la messe tous les dimanches et jours de fêtes. L'église est fort belle et possède un jeu d'orgues.
  A Znojmo, je retrouvai mon ami Vievielle que je n'avais pas vu depuis le passage du Rhin. Nous fûmes très heureux de nous revoir et d'avoir l'un comme l'autre été épargné lors de la bataille. Il m'apprit la mort de plusieurs camarades, en particulier celle du caporal des grenadiers, appelé Camier, tué sur le coup par un boulet reçu en pleine tête. Je lui dis qu'à part les trous de balles qui ont percé mon chapeau, je n'avais subi aucun autre dommage.
   "Oh, tu l'avais toujours bien dit qu'il y avait de la place à côté, répondit-il.
  - Tu as raison, oui, va toujours, mais ne t'y fie pas, la cruche va tant à l'eau qu'à la fin elle se casse, ajoutai-je.
  - Oh, C'est vrai, nous sommes en sûreté tant que notre heure n'est pas arrivée".
  Nous étions dix à loger dans une auberge, mon ami Vievielle fit le onzième. Tout allait bien, nous ne manquions de rien. Suivant la mode du pays nous couchions par terre, les clients comme les propriétaires et les servantes. On étend dans une grande chambre de la paille, puis on renverse quelques chaises pour servir d'appuis-tête et on ajoute des draps et des couvertures. Les femmes couchent dans ce lit commun lorsqu'elles ne trouvent pas de place ailleurs, mais elles se placent à une extrémité. Nous étions servis par deux demoiselles fort jolies et charmantes. Leur maître les traitait durement comme des esclaves.
  Elles devinrent très familières avec nous et voulurent nous suivre lorsque nous partîmes. A leur grand regret, aucun de nous ne voulut s'en embarrasser.
  Vivielle et moi nous promenions souvent en ville, un jour nous allâmes aux confins du faubourg dit de Prague et y rencontrâmes un habitant parlant un peu le français. Il aima s'entretenir avec nous et nous invita chez lui. A notre arrivée sa femme apporta une cruche de vin blanc, et nous passâmes des instants agréables. Au moment du départ, il nous fit promettre de revenir dans sa demeure.
  Le dimanche suivant, après la messe, nous nous rendîmes chez notre nouvel ami. Il nous reçut à coeur ouvert et nous emmena visiter ses caves. Celles-ci étaient situées dans les champs sous les vignes elles-mêmes. Il en possédait  deux grandes, remplies d'énormes tonneaux pleins de vin et disposés sur deux rangées. De retour dans sa maison, il nous offrit un bon dîner. Au menu il y avait une excellente volaille, nous n'avions pas fait un si bon repas depuis longtemps. Après nous fîmes la fête jusqu'au lendemain matin en buvant le meilleur vin du patron. Nous partîmes au petit jour rejoindre notre cantonnement. Notre hôte nous demanda de revenir et nous fit part de ses regrets de n'avoir pas de soldats à loger. Malheureusement pour lui, il n'avait pas été prévu de placer des hommes dans les faubourgs.
  Nous pensions faire quelques jours de salle de police, mais nous eûmes de la chance. Le sergent-major n'avait pas fait l'appel ce jour-là. Nous retournâmes presque tous les jours chez notre agréable et accueillant habitant du faubourg, par mesure de prudence, nous rentrions tous les soirs.
  La paix venant d'être négociée pendant notre séjour à Znojmo, nous reçûmes l'ordre de partir. Quand il nous fallut quitter Znojmo, nous regrettâmes beaucoup notre hôte généreux et bienveillant.
  Après avoir traversé presque toute l'Allemagne, je remarquai que le sol de ce pays est favorable à la végétation, on y trouve du blé en abondance et de vastes forêts. La vigne est surtout importante en Autriche et en Moravie. Le Danube est le plus grand fleuve d'Europe, alimenté par de nombreuses rivières arrosant le pays. Les habitants sont en général francs, honnêtes et hospitaliers. Les artisans sont habiles et font des travaux demandant de la minutie et de la patience, tels que ceux concernant l'horlogerie, la bijouterie, le tournage, la sculpture, le dessin, la peinture et la construction d'édifices. Les Allemands pratiquent l'art et sont réputés comme musiciens, architectes, peintres, sculpteurs et graveurs. Ils disent avoir inventé la gravure à l'eau forte. Parmi les autres inventions il faut citer la poudre à canon et l'imprimerie.
  Dans la forêt de le Harz près de Blankenbourg, il y a des grottes naturelles. Des personnes ont fait plus de sept lieues à l'intérieur sans arriver au fond. Le pays compte un grand nombre d'églises, de châteaux et d'hôtels de ville de style gothique.
  Le commerce regroupe beaucoup d'activités telles que la production de blé, de chanvre, de lin, de houblon, de cumin, de tabac, de safran, de garance, de beurre, de fromage, de miel, de cire, de vin, de bière, de fil, de rubans, d'étoffes de soie, de coton, de peaux de chèvres, de colifichets, de bois travaillé au tour, d'acier, de cuivre, de vases étamés, de fil de laiton, de plaques et poêles de fer, de canons, de mortiers, de bombes et de boulets. A tout cela il faut ajouter les objets en ivoire, la soie de porc, la porcelaine, la faïence, les miroirs et le verre. Il y a aussi la vente des chevaux et autres bestiaux.
  La plupart des Allemands sont grands et bien faits, ils sont dociles lorsqu'ils sont traités avec douceur. Leurs femmes ont généralement un beau teint, leurs formes sont délicates. Les gens de Moravie sont particulièrement généreux et accueillants, ils portent presque tous des peaux de moutons sur leurs épaules et des bottes aux pieds. En Bavière les habitants sont plus rudes, leur façon de s'habiller manque de goût et les jeunes filles, vêtues sans recherche, ressemblent à de vieilles femmes.
  Dans toute l'Allemagne les maisons sont chauffées par des poêles en terre, en faïence et quelquefois en porcelaine, semblables à des fourneaux. Les gens sont rassemblés dans la salle commune au rez-de-chaussée pour prendre les repas et se réchauffer. Ils sont assis sur des bancs disposés le long des murs, une grande table occupe le centre de la pièce et le poêle se trouve sur l'un des côtés.
  En Autriche et en Moravie, les seaux sont remplacés par des hottes, composées de lattes de bois de sapin maintenues par des cercles de fer. Les paniers sont faits avec du jonc, permettant de les replier une fois vides.
  Le dîner ordinaire consiste en une soupe claire, presque sans pain mais avec du lard et de la choucroute. Comme dessert sont proposés des pommes de terre cuites à l'eau, éparpillées sur la table et agrémentées d'une sauce blanche distribuée dans de petites soucoupes.
  Avant et après le repas le bénédicité est dit, le maître commence et l'assistance répond, cette cérémonie dure cinq bonnes minutes. Les gens se tiennent debout autour de la table et font un pas en arrière pour manger chaque bouchée. Cette coutume est plus suivie dans les campagnes que dans les villes. 

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Sources : Pierre GUILLON


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Dix-huitième épisode

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à suivre...

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