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Le Feuilleton de l'Amicale

Chaque mois, Evelyne vous narrera l'épopée d'Aimé Albert Boucher...

Episode n° 5                              Auteur - 2001 - Amicale-Généalogie

 

JOURNAL DE VOYAGE
D’AIME ALBERT BOUCHER

 

DE  DJIBOUTI A COLOMBO 

Nous entrons aussitôt dans l’Océan Indien, faisant route maintenant pour Colombo. Nous devons y arriver vers le 31, ce sera notre plus long parcours sans arrêt.

Journée du 22

A dater d’aujourd’hui 22, il y a douches facultatives. Ces douches à eau de mer sont prises sur le gaillard d’avant, tous les jours à deux heures du soir. Je considère de bonne utilité d’en prendre quelquefois, mais mauvais pour celui qui en ferait trop usage.
La température est déjà un peu abaissée depuis que nous avons quitté la Mer Rouge

Journée du 23.

Toujours par une belle mer, je monte sur le pont de bonne heure, il est six heures et j’aperçois sur la droite une île, qui deux heures plus tard a complètement disparue. Le soir vers six heures, j’aperçois également encore sur la droite un petit rocher dont nous passons à environ trois mille de distance.

Journée du 24

Dès le matin, on aperçoit sur la gauche différentes petites îles, je devrais plutôt dire des rochers tellement elles sont petites, elles ne sont même pas habitées .

A neuf heures, j’aperçois à l’horizon et derrière nous un vapeur que l’on dirait à notre poursuite. C’est la seule image vivante depuis notre départ de Djibouti voilà trois jours et demi, il est une heure quand il nous double, son allure plus vive que la nôtre lui permet bientôt de disparaître, à deux heures on ne le voit plus.

A deux heures nous avons une conférence par un commandant de notre armée.

Cet officier nous parle du canal de Suez. Il nous fait connaître que sa longueur est de cent soixante cinq kilomètres, sa largeur de soixante à quatre vingt dix mètres et sa profondeur moindre de neuf mètres. Il nous informe aussi que la compagnie nationale qui nous transporte a du rétribuer à la compagnie Suez une somme de 36OO francs pour droit de passage. N’est ce pas effrayant ! Ce qui nous a fait le plus de plaisir c’est quand il nous a informé que le lendemain pour Noël l’ordinaire serait un peu amélioré en faveur de cette fête. J’affirme que ce ne serait pas un mal, qu’il le fut beaucoup, car la nourriture à bord étant bornée au strict nécessaire, c’est encore bien plus mauvais qu’en caserne. On est autorisé également à s’amuser toute la nuit.

Je suis de planton dans ma batterie à partir de quatre heures. Mon service se borne à empêcher d’ouvrir les hublots et de fumer.

Mais vers onze heures la fatigue s’empare de moi et j’oublie la consigne. Allongé sur ma couchette, je m’y endors. Je suis réveillé par un bruit infernal vers deux heures du matin, certains au moyen des plats et des bidons en fer blanc imitent le bruit du tambour, les autres chantent et dansent au son des mandolines et des accordéons. Tout ces gens s’amusent du bruit qu’ils font et j’ai bien vite fait de me joindre à eux, avec le regret de n’avoir pu aussitôt assister à leurs bacchanales .

Cela devait bientôt cesser car un second maître vint y mettre fin, tout est alors rentré dans le plus profond silence et j’ai continué mon sommeil interrompu.

J’ai oublié de dire que l’augmentation de l’ordinaire se borne à quelques fruits confits et à double ration de vin au repas du soir. Voici donc comment s’est passé notre jour de Noël de l’année 1902. Tout ne donne cependant pas lieu à s’amuser, car il y en a certainement sur le bateau qui n’en ont nullement l’intention. Entre autre un sergent d’infanterie de marine qui présente absolument les signes de la folie, il est enfermé dès le soir dans une cabane à part. Cet homme a déjà eu, dit-on, à essuyer une fièvre typhoïde, il n’y a donc pas à douter de la grande chaleur à faire retomber dans son cerveau les restes de cette terrible maladie si souvent victorieuse et dont on ne parvient que difficilement à guérir complètement. Un planton est de service à la porte pour observer tous les mouvements de l’aliéné, le pauvre diable inspire vraiment de la pitié par les cris qu’il pousse. Il faut cependant que nous ayons atteint Saïgon pour qu’il reçoive les premiers soins et nous n’y sommes pas encore arrivés...
Il brise tout ce qu’il a autour de lui, il est bien à plaindre pauvre sergent !

Journée du 26

La mer est toujours calme, mais la chaleur qui avait disparue avec la Mer Rouge, revient graduellement. Je monte sur le gaillard d'avant pour contempler la belle mer où l'on peut dans l'eau distinguer des quantités de poissons et des serpents de mer .Malgré la chaleur forte, on respire mieux à l’avant du navire.
(rien de bien important à signaler aujourd’hui)

Journée du 27

Aujourd’hui à deux heures nous avons une nouvelle conférence, le lieutenant qui la fait, traite son sujet sur ses impressions de Suez à Djibouti, c’est à dire sur la Mer Rouge. A quatre heures, on aperçoit un vapeur que nous doublons une demi heure plus tard et qui disparaît à cinq heures.

Journée du 28

A peine je suis monté sur le pont que j’aperçois à l’horizon une fumée qui semble sortir de l’eau, c’est un vapeur qui passe trop au large pour que l’on puisse l’apercevoir. A neuf heures nous en doublons un autre, mais cette fois bien en vue quoiqu’une grande distance nous sépare. Deux heures plus tard un troisième passe encore plus près de nous, mais encore trop loin pour que l’on puisse reconnaître la nationalité. Il faut faire un pareil voyage pour savoir ce que fait plaisir la modeste rencontre d’un bateau au milieu d’une si grande étendue d’eau. La joie redouble quand on voit flotter sur ce bâtiment les trois couleurs de notre chère France. Tant qu’on aperçoit ce pavillon, on oubli la distance qui nous sépare d’elle, mais quand il disparaît à l’horizon on se plonge dans de profondes réflexions, dont on a peine à en surmonter la tristesse.

Journée du 29

Comme avant-hier, nous avons conférence à deux heures .le sous-lieutenant nous entretient sur les points importants de la Mer Rouge. Il nous démontre l’autorité dont peut user l’Angleterre dans cette mer par ses possessions. Qu’une fois de plus nous avons été le jeu de cette nation.

La chaleur continue à monter, un grand nombre d’hommes remontent leur matelas sur le gaillard pour y dormir la nuit. Cette façon de faire n’est pas de mon goût, cependant trois cent hommes couchent ainsi tous les soirs.

Vers minuit un grand vent s’élève, des vagues viennent s’abattre avec force sur le pont, en un instant tout est inondé et avant qu’ils ne se soient réveillés. Voilà nos dormeurs traversés de part en part et ainsi que leur literie, tout ça pourrait avoir des suites fâcheuses pour leur santé.

Journée du 30

Je suis réveillé vers trois heures et ne puis parvenir à me rendormir, c’est alors que je monte sur le pont et que je m’aperçois de la disparition de ses hôtes.

Le vent souffle toujours, c’est d’ailleurs à son influence que sans doute je dois mon réveil, la mer est agitée.

Vers trois heures du soir un petit vapeur passe à notre droite, à notre gauche son sillage forme ainsi une croix avec celui de notre bâtiment. Un instant après nous doublons deux autres bateaux, ces deux paquebots tanguent beaucoup.

La rencontre fréquente de ces paquebots laisse croire l’approche de Colombo .

En effet vers quatre heures des côtes paraissent à l’horizon. Une demi heure plus tard on les distingue très nettement : C’est l’île anglaise de Ceylan qui paraît bien plate à part quelques mamelons que l’on distingue fort loin vers le centre de l’île.

On traverse au milieu d’une quantité de bateaux de pêche, on dirait des coques de noix si on les compare à notre transport. A cinq heures, à l’arrivée du pilote demandé, on pénètre dans le port de Colombo au même moment qu’un navire japonais en sort. J’en remarque un second dans le port et constate avec quelle coquetterie ces bâtiments sont construits. Tout est luxe, du dehors on en juge la propreté générale. Dans le port même, sont mouillées quantités de bâtiments de différentes nations, principalement anglais. La nuit venue offre un aspect superbe, derrière elle se dresse une forêt vierge à travers laquelle des rayons de lumière parviennent jusqu'à nous.

Toute la nuit une équipe d’indigènes est occupée au chargement du bateau en charbon et en eau. Il sera chargé 700 tonnes de charbon et 400 d’eau.

Journée du 31

Le lendemain, dès le matin, j’apprends que trois légionnaires ont tenté de s’évader, mais c’est dire qu’ils n’ont pas eu de chance. Le premier seulement a réussi à se sauver, le second s’est noyé et le troisième est allé s’échouer sur une bouée où il a attendu du secours, inutile de vous dire qu’il a été écroué aussitôt.

Les indigènes continuent toujours leur pénible travail au chargement du bateau. Au fur et à mesure que le jour naît, la ville nous apparaît de nouveau. Elle nous offre l’aspect d’un magnifique tableau au fond verdoyant. Cette ville est la plus importante de l’île, elle compte 3 500 000 habitants.

L’escale que font les grands transports pour leurs provisions en eau et en charbon rend avec le commerce intérieur de l’île, son port très important.

Je dois rappeler que c’est là que les Anglais ont fait un camp de concentration où ils font subir à leurs prisonniers Boers les plus atroces souffrances qui impressionnent même les sauvages. Ces atrocités consistent d’après le rapport des indigènes qui ont bien voulu nous en faire part, en un gros pieu enfoncé en terre où ils attachent le martyr. Le malheureux, les pieds et les mains liés reçoit alors le supplice que lui font subir ces êtres inhumains et détestables (Anglais).

C’est aussi là qu’est pêchée en grande quantité l’huître perlière. C’est encore là que je remarque les embarcations les plus modestes de notre époque. Un simple tronc d’arbre creusé, relié pour en maintenir l’équilibre à une perche au moyen de morceaux de bois cintrés constitue un canot. C’est à peine si les rameurs trouvent place pour y loger leurs pieds. Quelques gosses se dirigent vers nous à la nage. Ils plongent à la recherche des sous qui leur sont jetés et se les disputent. Il est absolument rare qu’ils les perdent de vue, ce sont de véritables poissons.

Comme dans les escales précédentes, des marchands nous abordent et nous vendent, bananes, noix de coco, ananas et autres fruits de toutes sortes, sauf les oranges qui ont disparues.

Les mouettes, oiseaux de mer de nos côtes ont également disparues. Des petits oiseaux que l’on prendrait pour des tourterelles, semblent les remplacer.

A trois heures du soir, les provisions sont enfin terminées. Une heure après, notre bateau chasse sur ses amarres et se met en route. A peine est il en marche que nous passons à environ 10 mètres d’un bateau russe qui est venu pendant la nuit s’attacher à notre bouée. Un seul hourra qui dura un quart d’heure, s’échappe des deux bâtiments, exprimant la sympathie qui règne entre les deux nations alliées.

En passant en face le phare situé au bout de la digue, trois bruits sourds qui semblent s’échapper de l’eau attirent notre attention. Ce sont deux légionnaires et un marsouin du 21ème qui s’évadent à leur tour. Après avoir plongé, ils remontent à la surface, jettent un coup d’œil vers nous et semblent nous souhaiter bon voyage. C’est un spectacle peu digne d’intérêt, mais auquel je suis quand même content d’avoir été témoin.

Ces hardis voyageurs, sur les conseils d’indigènes qui à ce moment sont sur la digue, se dirigent vers eux pour y être secourus. Là, le territoire étant anglais, ils sont à l’abri de toute poursuite, aussi notre transport ne s’arrête t-il pas. Nous doublons le phare et sommes de nouveau dans l’Océan Indien, faisant maintenant route pour Saïgon.

Prochain épisode : de Colombo à Singapour

Evelyne

Quatrième épisode

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à suivre...

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